Que faire
pour les Droits
de l'Homme
à 17 ans ?

 


Robert Badinter, Président de la mission pour le cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme et les représentants de "Mémoire 2000" dialoguaient samedi 12 décembre avec les jeunes réunis au "Forum des images" (Paris).

- Jeanne : Pourquoi dites-vous que la Déclaration des Droits de l'Homme concerne les jeunes ?

- Bernard Jouanneau, président de Mémoire 2000, avocat : Parce que vous êtes des êtres humains et avez le droit et le devoir de défendre la dignité de tous les êtres humains. Cette déclaration est universelle, elle vous permet de regarder ailleurs, elle dit que vous êtes un être humain égal à tous les êtres humains.

- Robert Badinter : Les Droits de l'homme d'abord ça se défend pour les autres. Voici une histoire. Un homme raconte : "Les policiers nazis ont d'abord arrêté les communistes. Comme je n'étais pas communiste, je n'ai rien fait. Puis ils ont arrêté les socialistes. Je n'étais pas socialiste alors je n'ai pas bougé. Puis les syndicalistes. Je n'étais pas syndicaliste. Ensuite les Juifs, je n'étais pas juif et puis les protestants, je n'étais pas protestant, je n'ai toujours rien fait. Enfin, un jour, ils ont frappé à ma porte. J'ai cherché autour de moi de l'aide mais j'étais tout seul."

- Christelle : La Déclaration ça prône l'égalité mais on voit que des gens dorment dehors aujourd'hui en France même !

- Robert Badinter : C'est tout à fait exact. Si vous lisez la Déclaration, vous vous dites que ce serait le paradis. C'est une certitude que les Droits de l'Homme ne sont pas universellement respectés. .. Mais j'attire votre attention, ce n'est pas parce qu'il y a des racistes en France que la France est raciste. Tout le monde ne respecte pas les principes de la Déclaration mais l'Etat, oui. Certains Etats comme le Chili du général Pinochet ou le Régime nazi étaient construits sur des principes totalement opposés.

- Anna : Je ne comprends pas que les Etats-Unis qui appliquent la peine de mort soient dans l'ONU et que la France qui avait signé la Déclaration ait fait la guerre d'Algérie.

- Jacques Tarnero, Mémoire 2000, sociologue : Vous dîtes que c'est donc du bluf ces signatures de la Déclaration par les Etats. Soit, mais il y a des opposants à une pratique du gouvernement et la guerre d'Algérie s'est arrêtée parce que cette opposition s'est développée. Pour la guerre du Vietnam, la lutte contre la discrimination raciale aux Etats-Unis et les mouvements démocratiques à l'Est, c'est pareil.

- Robert Badinter : J'entends souvent ceci : Du moment que le texte n'est pas respecté, il faut penser à autre chose. Mais ces textes servent à déchirer les masques. Nous avons lutté pour la décolonisation en France et dans les colonies en évoquant ces textes. Ces textes enchaînent ceux qui les proclament et l'hypocrisie c'est terrible.

- Bernard Jouanneau : Vous nous dîtes que la Déclaration ça vous fait un peu rire. Réfléchissez bien. Vous rêvez d'un monde idéal. La déclaration c'est l'idéal vers lequel tend l'humanité. Ce monde idéal n'arrivera pas sur un plateau. Ce n'est pas parce qu'il y a des bavures que l'on doit rester passif. Nous avons tous une responsabilité et ne devons par exemple jamais laisser passer des propos racistes. De plus cet idéal de la déclaration n'est pas resté lettre morte. On a fait des progrès. Il faut qu'on se bouge pour que ça avance. La Déclaration c'est une mobilisation.

- Robert Badinter : Je me souviens de la situation des Noirs aux Etats-Unis en 1948. C'était stupéfiant de voir le racisme contre eux dans le sud. Mais le chemin parcouru est formidable. Ca a changé parce qu'il y a eu une immense mobilisation. Les progrès, ça s'arrache. Il y a tant de causes pour lesquelles on peut se battre. Il faut MI-LI-TER !

- Aurélie : Vous nous demandez cette maturité alors que nos parents nous fixent des barrières. Et je voudrais aussi savoir pourquoi il faut attendre des morts pour dire "il y a des droits".

- Robert Badinter : Je vais vous rendre confiance. Dans les 50 dernières années, beaucoup de combats ont été gagnés. Les commémorations ça permet de faire des bilans. On a vu disparaitre la colonisation, les régimes dictatoriaux d'Amérique latine, l'empire totalitaire soviétique, aux Etats-Unis les formes les plus brutales du racisme, les pires dictateurs.. Aujourd'hui plus personne n'ose dire qu'il n'en a rien à fiche des Droits de l'Homme. En clair des progrès ont été réalisés et je pourrais dire la même chose de la misère. Chacune de ces choses ont été arrachée.
Le devoir des parents c'est de s'inquiéter pour leurs enfants. Le devoir des enfants c'est de s'engager pour de belles causes. Vous avez partout des associations contre le racisme, pour les Droits de l'Homme....Ca demande un peu de temps et d'énergie. Vous avez les moyens d'agir, c'est ça qu'on vous demande et d'être lucide. Les Droits de l'Homme c'est l'affaire de tous et un combat jamais fini...
Ce qui est insupportable c'est de ne pas mettre ses actes en conformité avec ses convictions. C'est très difficile mais il n'y a que ça..

- Christelle : On apprend 20 ans après que l'on a aidé Pinochet. Il faut le dire tout de suite, pas tout nous cacher.

- Robert Badinter : Mademoiselle, l'histoire est cruelle. Nous devons aller vers notre idéal. Pinochet a été aidé par les Américains parce qu'ils redoutaient un deuxième Cuba. Henry Kissinger m'a dit : "Rien ne compte en dehors de ça, si les soviétiques l'emportent, vos Droits de l'Homme seront balayés." Mais au Chili et au dehors, des milliers de gens ont lutté au nom des Droits de l'Homme et aujourd'hui c'est un immense succès de voir Pinochet devant des juges. cela n'a pas empêché les morts mais la lutte contre l'impunité des criminels contre l'humanité commence. Ceux qui croient dans ces utopies font que ça avance. Il faut la foi du charbonnier et savoir que ça avance pas à pas.
Pendant la guerre en Yougoslavie, nous avons dit "Si l'on a pas les moyens d'arrêter les combats qu'on juge les criminels.3 On nous a dit "Vous rêvez !". Seulement l'opinion publique a trouvé cela inadmissible et l'on a créé le Tribunal pénal international et demain il y aura la Cour pénale internationale !

- Raymond Aubrac, ancien résistant : Parmi mes camarades de la Résistance, il y a quelque chose en commun, c'est d'avoir désobéi. Le sentiment de l'injustice fait que l'on s'engage, même si c'est avec des risques. C'est ce qui est exprimé dans la déclaration des Droits de l'Homme et lorque vous vous servirez de votre droit de vote, pensez à cette Déclaration.

- Karim : Moi j'ai 80% de chance de me faire contrôler "au faciès" dans le métro. Comment faire pour combattre ça ?

- Bernard Jouanneau : Quand je vois ça, je m'arrête pour surveiller que ça ne déborde pas les règles du contrôle policier. Parlez avec les policiers.

- Karim : Ils vous enlèvent les chaussures, mains contre les murs. Ils vous fouillent.

- Une enseignante : Pour un jeune c'est difficile d'analyser sur une échelle historique. Il faut faire comprendre que les droits ne sont pas définitivement acquis...
Il faut rappeler qu'Hitler a été élu démocratiquement et qu'un jour tout a basculé.

- Jeanne : Nous les jeunes on a l'impression d'être bernés par le gouvernement. On nous promet et rien ne tombe. Mais si je n'y croyais pas, je ne serais pas là.